Joey Saputo (Eric Bolte-USA TODAY Sports)

Quelle influence une équipe peut-elle avoir sur un média?

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En marge du congédiement de Jeremy Filosa par Apple TV, pour des propos qu’il aurait tenus sur le CF Montréal sur ses réseaux sociaux, La Poche Bleue a contacté quatre spécialistes des communications qui ont travaillé ou travaillent encore dans le monde sportif pour avoir leur point de vue de la situation.

Avant de lire la suite, lisez cet article vous rappelant les faits.

Les quatre relationnistes interrogés — qui totalisent plus de 65 années d’expérience — s’entendent sur plusieurs points, notamment que Filosa était pris en quelque sorte entre l’arbre et l’écorce comme descripteur des matchs de la MLS sur les ondes d’Apple TV et journaliste couvrant les activités du CF Montréal, pour le 98,5 FM. 

Importante précision: dans son rôle de descripteur francophone, Filosa a principalement fait des matchs de Whitecaps de Vancouver et aucun du CFM.

« Apple a une entente très lucrative avec la MLS, rappelle un premier intervenant. Donc, Filosa, par défaut, est associé à la ligue. Et le CF Montréal fait partie de la ligue, donc, automatiquement, Filosa doit faire preuve de réserve quand il parle d’une équipe de la MLS, ce qu’il n’a pas toujours fait, selon ce que j’ai lu et entendu. Cela dit, je doute fort que le CF Montréal ait demandé à Apple de le tasser. Ça, ce serait traverser la ligne. » 

« Apple est partenaire de la MLS et la MLS représente les 29 propriétaires d’équipes, précise un deuxième relationniste. Donc, tous les proprios ont du poids. Même si le CF Montréal est le plus petit marché de la ligue, si son propriétaire ou son président appelle la ligue pour lui dire ‘je ne veux pas ci, je ne veux pas ça’, la ligue va ensuite relayer le message à Apple. Est-ce que c’est ce qui est arrivé? Je ne sais pas. Est-ce que c’est possible? Absolument. »

« Ce qui me chicote dans tout ça, c’est que je doute que les gens d’Apple lisent les commentaires de Jeremy Filosa sur X, car il écrit en français, note une troisième personne interviewée. Ils se sont donc peut-être fiés à ce qui leur était rapporté. Rapporté par qui? Ça, je ne sais pas. »

Finalement, le quatrième relationniste y va du commentaire suivant: « Il y a une nuance importante à faire entre l’équipe de broadcast [la diffusion des matchs] et les autres journalistes. Il nous est arrivé d’avoir des discussions avec nos détenteurs de droits [radio et télé] à propos de ce qui avait été dit en ondes. On pouvait leur dire qu’on n’avait pas aimé telle chose ou de faire attention à telle autre chose. On veut, dans la mesure du possible, que le broadcast soit le plus positif possible. Mais d’un autre côté, on ne peut pas tout contrôler non plus. Sinon, ça va s’arrêter où? »

Intervenir sur des faits

Les quatre personnes interviewées avouent qu’il leur est déjà arrivé d’intervenir auprès d’un(e) journaliste à propos de ce qu’il ou elle avait écrit ou dit en ondes. Parfois de leur propre chef, parfois pour répondre à une demande de leurs patrons.

« C’est du cas par cas. Si on juge que la personne est allée un peu trop loin, on peut aller la voir et lui en parler. Mais, par expérience, ce n’est vraiment pas arrivé souvent, souligne un invité. Les journalistes ne sont pas des employés de l’équipe, alors, il ya des limites à ce qu’on peut faire. Les dirigeants comprennent généralement que les journalistes ont un travail à faire. Ils ne doivent simplement pas traverser la ligne. Comme attaquer un joueur personnellement ou s’acharner sur un individu en particulier. Là, ça arrivait qu’on intervienne. »

« Les journalistes sont rarement mal intentionnés. Parfois, c’est seulement qu’il leur manque d’informations. Et ça, c’est la job de l’équipe de bien véhiculer son message. Ce que le CF Montréal ne semble pas toujours bien faire », opine un relationniste interrogé.

« Parfois, certains journalistes disent ou écrivent des choses qui manquent de contexte, estime un autre relationniste. Tu essaies alors de clarifier les faits. Et c’est là que je trace une ligne: émettre une opinion, ok, mais dire quelque chose de faux ou induire le public en erreur, non. Et c’est là que je sentais le besoin d’intervenir. Pour rectifier le message, et non le contrôler. »

L’influence des réseaux sociaux

Un vétéran spécialiste rappelle les quatre grands axes de communication pour une organisation sportive: les médias traditionnels (le mainstream, dit-il), les détenteurs de droits radiophoniques et télévisuels, les plateformes numériques de l’équipe et les réseaux sociaux du club.

Selon lui, les réseaux sociaux ont carrément changé la game depuis quelques années.

« La différence, de nos jours, c’est que tout se fait rapidement, note-t-il. Tu ne couvres pas une pratique pour écrire un texte pour le lendemain. Tu la couvres et rapidement, tu écris un texte pour ton site web. Et tu y vas de commentaires sur les réseaux sociaux, où ça manque parfois de nuances et de détails vu le nombre limité de caractères. Et c’est là que Jeremy Filosa semble s’être fait pincer. »

« Je crois que les médias, de nos jours, comprennent la game. Ils font bien attention à ce qu’ils disent et font. Ils sont conscients qu’ils représentent leur compagnie et qu’avec les réseaux sociaux, tout peur s’enflammer rapidement », croit un relationniste qui travaille toujours dans le monde du hockey.

Le CFM aurait-il osé?

Maintenant, la question qui tue: se pourrait-il que Joey Saputo, ou un autre haut placé du CF Montréal, ait carrément demandé à Apple TV de tasser Jeremy Filosa?

Un spécialiste des communications interrogé raconte qu’un dirigeant lui a déjà demandé que l’équipe boycotte tel journaliste, mais que ce n’est finalement jamais arrivé.

« C’était ma job de lui faire comprendre que ça ne se fait pas. Que ça ne serait pas bon pour l’image de l’équipe si ça venait aux oreilles du public », précise-t-il.

« Je n’ai jamais assisté à une discussion du genre [congédiement] entre mes dirigeants et nos détenteurs de droits. Jamais. Et je ne suggérerais jamais à ma direction de faire ça. Ce serait dépasser la ligne. J’ai bien de la misère à croire qu’une organisation pourrait faire ça », martèle un autre intervenant.

La saga Jeremy Filosa est un énième chapitre des difficultés du CF Montréal à avoir bonne presse dans les médias, tant avec ses décisions sur le terrain (résultats, effectif, caroussel d’entraîneurs-chefs) que dans les bureaux (changement de nom et de logo, dépenses minimes, problème de visibilité et de marketing).

Un relationniste interviewé pose d’ailleurs le regard suivant sur la situation:

« Dans cette business, tu te dois de maintenir et d’entretenir tes relations avec les médias et le CF ne le fait pas. Non seulement il ne construit pas de relations, mais parfois même, il rejette certains médias. Ça fait partie de l’ADN du club. Ça vient d’en haut. Depuis des années, on maintient le même message, la même façon de faire et les mêmes idées dans le secteur des communications. Celui-ci n’est pas là pour innover ou être stratégique, il est là uniquement en mode protection. C’est le chien de garde de l’organisation, alors que ça devrait être tellement plus que ça. Surtout dans un marché comme Montréal, où tout tourne autour du Canadien. »

Et maintenant, la suite?

Pour lui donner raison, rappelons qu’au cours des derniers jours, les podcasts indépendants BBN Soccer et IMFC Radio (dont faisait partie Filosa), et celui de Radio-Canada, Tellement soccer, ont décidé de mettre fin à leurs activités.

Et là, Filosa perd son micro à Apple TV en croyant fermement que le CF Montréal a influencé la décision. « C’est ce qui met un terme à la couverture quotidienne du soccer pour moi. Ce sera mieux pour tout le monde ainsi. Sachez que je serai toujours au rendez-vous pour vous parler de sports et peut-être aussi occasionnellement de soccer au 98,5 FM, comme je le fais depuis maintenant presque 20 ans », a-t-il écrit hier sur X.

Le départ de Filosa de la couverture quotidienne du CF Montréal pourrait faire mal à l’équipe pas mal plus que certains commentaires qu’il faisait sur X. Mais ça, seul le temps nous le dira.

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